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20090423

La Grande Muraille de Chine à l'assaut de la Corée (l'ultime Hanschluss)

Quand la Chine annonce que sa Grande Muraille a gagné quelques milliers de kilomètres, le message s'adresse avant tout à ses voisins : le régime central ne les considère pas comme des puissances étrangères mais comme des éléments de la Chine éternelle voués à regagner le giron maternel.

Ordoncques, la plus fabuleuse merveille architecturale de tous les temps s'étendrait sur près de 9.000 km au lieu des 5.000 estimés auparavant.

Sans même mettre en doute l'information, je me pose de sérieuses questions sur les motivations et le timing de cette étude menée par l'Administration d'Etat de la Topographie et de la Cartographie sous l'autorité de l'Administration d'Etat pour le Patrimoine Culturel.

Soyons clairs : dans cette histoire, le "Patrimoine Culturel" comprend bien au-delà de la Muraille les nouveaux territoires qu'elle encercle... et les pans entiers de culture et d'histoire allant avec.

Comme on pouvait s'y attendre, la principale nouvelle dans cette étude n'est pas la longueur du mur mais le "fait" qu'il s'étende beaucoup plus profondément qu'auparavant sur des anciens territoires coréens.

Ces percées ne constituent pas des "dommages collatéraux" mais l'objectif même de l'étude, comme en attestent certaines précautions prises :
=> très "diplomatiquement", la "nouvelle" section remontant à la Dynastie Ming stoppe miraculeusement aux frontières actuelles avec la Corée du Nord (aux alentours des monts Hu) - les lignes encerclant Pyongyang remontent pour leur part aux calendes grecques*
=> le meilleur reste à venir : Beijing annonce que les recherches sur la Grande Muraille vont continuer encore 18 mois en se focalisant sur les Dynasties Qin (221-206 avant JC) et surtout Han (206-9 avant JC). Autrement dit : aux racines de la civilisation Goguryeo, sur laquelle le régime central tente ouvertement une OPA depuis quelques années.

Le "Projet du Nord-Est de l'Académie Chinoise des Sciences Sociales" a été conçu il y a quelques années (2002-2006) sur le même modèle que le Projet du Nord-Ouest pour les Ouïgours et le Projet du Sud-Ouest pour les Tibétains : ce processus de "sinification" de la culture coréenne prolonge une trentaine d'année de "travaux" en sous-marin et repose sur une implacable stratégie pervasive, des investissements massifs... et une armée d'"historiens" révisionnistes**.

Ici, Beijing ne contrôle pas le territoire actuel de la Corée ni sa population. Le régime peut en revanche s'appuyer sur son expertise en manipulation de l'information et en distorsion de l'histoire. Les récentes et très très controversées expositions "pédagogiques" sur le Tibet, comme celle de l'an dernier à Beijing (un succès pour la propagande) portent d'ailleurs la marque de l'Administration d'Etat pour le Patrimoine Culturel.

L'une des clefs de voûte du Projet était de faire passer des royaumes fondamentaux dans l'histoire de la Corée pour des fiefs chinois : Gojoseon, Balhae, et plus encore, Goguryeo.

Pourquoi Beijing s'engagerait-elle dans une imposture révisionniste aussi grossière ?

En fait, pour le régime central, il est devenu presqu'existentiel que l'épicentre culturel et géographique de ces anciennes civilisations à cheval entre la Corée, la Chine et même la Russie d'aujourd'hui soit relocalisé sur le sol impérial. Cela reviendrait à affirmer trois choses :

- la Corée d'hier ne deviendrait pas seulement plus fortement recentrée vers la Chine actuelle : la Corée éternelle (sans oublier le gimchi !) appartiendrait à la Chine éternelle

- une Réunification de la Corée n'aurait aucun sens si elle excluait son centre fondateur, désormais relocalisé en Chine, et surtout, bien au-delà,

- il ne saurait y avoir de Réunification de la Corée hors de la Chine et hors de l'autorité centrale de la Chine - autrement dit, sans s'inscrire dans la vaste "réunification" engagée avec Taiwan, le Tibet, les Ouïgours, la Mongolie, etc... Dans cette vision centrale, la Chine aurait un monopole sur toute unification en général, et l'empire ne serait pas seulement synonyme de centralité mais d'unité : en fait, rien ne saurait exister hors de lui.

C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles la Chine a toujours freiné des quatre fers pour la réunification des deux Corées.

Sur un plan défensif, le régime central ne saurait tolérer que ses minorités Coréennes du Nord-Est se sentent plus attachés à une puissance étrangère. Le Projet a sans doute été accéléré avec l'explosion de "Korean Wave" à la fin des années 90 : "dramas" à l'eau de rose, blockbusters d'"Hallyuwood", superstars pan-asiatiques... d'un seul coup, tout ce qui venait de Corée cartonnait dans toute la région et en particulier en Chine. Le pouvoir central a tout de suite visualisé la menace : cette vague de sympathie pour la Corée menace mon autorité et peut-être même l'unité du pays, avant même cette réunification. Le meilleur moyen de fidéliser les Coréens de Chine est de faire croire que tous les Coréens sont Chinois : ce n'est pas à vous de rejoindre votre mère patrie mais aux autres Coréens de vous rejoindre dans LA mère patrie.

Comme d'habitude, Séoul n'a rien vu venir : si au pays de Sun Tzu, on a toujours raisonné en décennies et en siècles, au pays de Bae Yong-joon, l'unité de mesure converge généralement vers le Twit. Les Coréens ont donc découvert du jour au lendemain une vaste campagne révisionniste affirmant que la civilisation Goguryeo était un pur produit de la Chine.

Avec les attaques des néo-fascistes japonais sur Dokdo***, cette nation est désormais attaquée sur deux fronts dans une nauséabonde course à l'armement ultra-nationaliste. Et comme les Coréens ont le sang chaud, leurs réactions chauvines souvent épidermiques sont montées en épingle par les auteurs des forfaits, qui ont alors beau jeu de les caricaturer comme des extrémistes.

Mais l'imposture du Projet Nord-Est n'a pas que des "vertus" défensives pour Beijing qui, quelque part, prépare aussi le terrain pour un véritable Anschluss total de la Corée du Nord : que ce soit sur "invitation" de Pyongyang, par exemple dans le cadre d'une négociation de dernier ressort pour maintenir le régime, ou à l'occasion de l'effondrement de ce dernier, la prise en main avec le soutien de Coréens de Chine acquis à Beijing pourrait alors être maquillée comme une "réunification légitime de la Corée au sein de la Mère Patrie". L'ultime "Hanschluss" en somme.

Extrême ? Nous n'en sommes qu'au début et comme le prouve l'exemple Tibétain, le pouvoir central sait parfaitement jouer la montre dans un conflit asymétrique. Comme dans une partie de go où l'un des joueurs placerait cent pions à chaque tour, et où l'autre ne serait ni au courant de l'enjeu, ni même de l'existence même du jeu. Et si quelqu'un refuse de jouer, il ne peut de toute façon peut pas survivre au système. Tenzin Gyatso, le 14e Dalai Lama, n'en a par exemple plus pour bien longtemps...

Pour le moment, ce forfait politique maquillé en étude achéologico-scientifique n'a suscité aucune réaction en Corée. Beijing peut donc lancer le second étage de sa fusée en toute candidité. Résultats des courses dans 18 mois. On peut s'attendre à des "révélations" du type : voyez, le royaume Goguryeo et même ses prédécesseurs sont bien nés dans le giron national, il s'agissait en fait de fiefs provinciaux... Déjà, j'ai aperçu une première ébauche d'article Wikipedia en Anglais sur une prétendue Grande Muraille Geoguryeo... article naturellement positionné dans les catégories histoires de la Chine (et si vous vous avisez de signaler dans la page de discussions le risque de propagande compte tenu du caractère controversé de l'article, votre warning disparait dans l'heure avec la mention "vandalisme" - un simple lien vers l'article "Goguryeo controversies" est censuré au motif de "Point Of View pushing", un comble !!!).

Une fois de plus : j'aime autant la Chine que la Corée, la culture coréenne doit beaucoup à la Chine (une réalité d'ailleurs reconnue et respectée par tous les Coréens), et dans le passé, à l'instar du Japon, la Chine a exercé une influence politique évidente sur tout ou partie du territoire Coréen... mais dans sa négation de l'identité même de la culture Coréenne, le pouvoir central chinois dépasse le "simple" révisionnisme pour s'engager sur la voie du génocide culturel.

L'Histoire appartient à ceux qui l'écrivent, le territoire appartient à ceux qui en dessinent la carte, mais la Corée, son histoire et sa culture n'appartiennent pas à la Chine.




* exemple de carte : "Great Wall of China 'even longer'" (BBC 20090420)

** voir épisodes précédents, par exemple :
- "
China ready to bail out North Korea" (sur Seoul Village),
- "
Tibet, Ouïgours... l'Empire éclaté ?",
- "
Blogule rouge aux hubs sud-coreens - pendant ce temps-la, en Chine..." (en V.O. "Korean hubs"),
- "
Koguryo / Goguryo : halte à l'Anschluss culturel chinois" (en V.O. "China's revisionism - No to the Chinese cultural Anschluss") dans les archives 2003-2004
*** voir en particulier "
Le Japon décide de recoloniser Dokdo" puis "Néofascisme et racisme au programme"
---
blogule initialement publié sur Seoul Village : "
Great Wall of China - Anschlussing Korea (continued)", puis sur blogules en V.O. ("A Greater Wall Of China - Bonus, Korea Inside")

4 commentaires:

  1. Au Go, nul besoin de jouer 100 coups quand l'autre n'en joue qu'un seul pour être sûr de gagner...

    Il suffit de jouer aux points vitaux avant qu'ils ne deviennent apparents, de bien gérer son timing quand l'adversaire perd son temps à jouer des coups inutiles, et parfois il est même avantageux de ne pas jouer du tout et de laisser l'adversaire débutant s'empêtrer de lui-même.
    C'est tout l'intérêt de la découverte de cet art subtil du jeu de Go...

    Le style considéré extrêmement brutal des champions du monde coréens expliquerait-il le succès de la patiente stratégie chinoise?

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  2. Je profite de cet article que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt pour vous demander si vous pourriez aborder ce qu'il se passe en Corée du Nord. Nous découvrons les images d'un peuple qui semble plongé dans le désespoir depuis la mort de Kim Jong-Il. Il y a sûrement des nuances que n'apporteront pas les médias, mais j'ai eu le sentiment d'un peuple majoritairement identifié à une image collective destructrice. Images peut être les + significatives pour montrer les dégâts profonds d'une dictature? Un éclairage en voisin (et en Français;-) serait le bienvenu, merci.

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  3. Bonjour et tous mes voeux pour la nouvelle annee.

    Avant tout: je ne suis pas un expert et n'ai jamais mis les pieds en Coree du Nord, au-dela de la tres symbolique salle de negociation de Panmunjom (DMZ). A l'occasion d'un diner dans un resto nord-coreen pres de Kunming (autres tables occupees par des militaires du nord), j'ai par ailleurs eu droit a un apercu de la propagande avec une chanteuse karaokant un hymne a KJI, et une visite forcee d'un mini musee surrealiste des produits industriels du nord.

    Ces images tragi-comiques de desespoir peuvent etre interpretees a differents niveaux:
    - pour ceux qui demeurent permeables a la propagande, c'est comme la perte d'un pere ou plutot du gourou de la secte, une douleur sincere et un grand vide dans leur existence rythmee par un quasi-dieu
    - pour beaucoup, et surtout devant les cameras, il est de bon ton d'en rajouter sous peine d'etre percu comme un ennemi du regime. un etranger d'ethnie coreenne s'est fait critiquer parce qu'il ne montrait aucune emotion, et il eut sans doute connu quelques problemes s'il n'avait pas un passeport etranger.
    - nous n'avons guere vu d'images au-dela de Pyongyang et d'usines de province, et peu d'images du vrai peuple Nord-Coreen. Ceux qui sont montres sont a priori des beneficiaires du regime, des militaires et des para-civils proches de la nomenklatura, concentres dans la capitale. eux versent aussi des larmes de crocodile de circonstance, mais toute disruption les rend inquiets

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  4. Merci pour votre réponse. Même avec la meilleure volonté, il est difficile d'imaginer quand on vit si loin ce que peuvent être au quotidien la pression de la propagande et la répression. On reste toujours en deçà de la réalité. Il m'arrive de nous trouver ridicules en France et en Occident, nous qui avons objectivement la liberté de nous exprimer et d'agir.
    On sent toute la finesse de la culture Coréenne qui transparaît au travers de quelques Dragédies.
    Meilleurs voeux à vous aussi ainsi qu'à tous les Coréens. Restons sur l'image positive d'une mer qui, même quand elle se retire lassée par l'indifférence des hommes, est toujours prête à revenir. Il suffit que...

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